J'ai abandonné Windows pour GNU/Linux parce que je trouvais ça anormal d'avoir à me battre contre Microsoft et son désir non pas tant de surveiller mes actions sur mon PC — j'appréciais d'avoir la liste des fichiers récents ou encore de pouvoir rapidement trouver un fichier juste en tapant un mot de son contenu — mais à cause de l'obstination de Microsoft à vouloir transférer toutes ces informations me concernant sur ses propres serveurs. Mes fichiers, mes données et mes habitudes ne les regardaient pas. J'ai donc switché. Aucun regret, au contraire.

Par contre, je n'ai jamais cessé d'utiliser mon iPhone. Depuis le tout premier modèle d'iPhone sorti, je n'ai jamais rien voulu utiliser d'autre.

Pourquoi ne pas utiliser un des nombreux smartphones sous Android ? Il y a tellement de choix et de variété ? Parce que je n'ai jamais fait confiance à Google pour ce qui est de respecter ma vie privée, encore moins qu'à Microsoft. Et parce que j'appréciais cette promesse de Apple :

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Mais, comme l'a soudainement rappelé l'annonce récente de Apple, les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent.

Je ne m'inquiète pas vraiment de quoi que ce soit de compromettant qu'Apple pourrait trouver sur mon téléphone, le jour où elle se décidera à le fouiller lui aussi. Mais je suis sidéré que, d'un coup, le respect de notre vie 'privée' ne soit plus si essentiel que ça aux yeux de Apple — peu importe la raison invoquée.

Et je suis très inquiet du fait qu'une entreprise privée, qui est aussi une des entreprises les plus puissantes de la planète, se donne le droit et les moyens de faire ça, sans qu'on ne puisse rien faire pour l'en empêcher.

Je n'ai évidemment pas saisi les nuances techniques, mais entre autres choses que Apple a annoncées il y a cette idée que, sur l'iPhone un bout de code va scanner les photos (sur le téléphone lui-même, donc) et si ce qui est scanné ressemble (c'est important, ça) aux photos d'une liste de photos pédopornographiques connues, une copie la photo suspecte sera envoyée sur les serveurs de Apple pour y être vérifiée manuellement par une personne (quelqu'un va mater la photo suspecte, quoi) et, si c'est confirmé, la photo sera alors envoyée à tel organisme qui est habilité à recevoir les signalements pédopornographiques. Le tout sans jamais informer le propriétaire de la photo suspecte.

Il y aura donc une partie entièrement automatisée, qui se passe sur l'iPhone et sera réalisée par de l'IA, et quand l'IA identifie une photo criminelle ou si elle a un doute sur son contenu, une observation manuelle faite par des humains, chez Apple.

Cela soulève pas mal de questions, dont celle de la quantité de contenu pedo que Apple estime présent chez ses utilisateurs. Mais ce qui m'inquiète le plus c'est de savoir d'où Apple tire-t-elle le droit, non pas de fouiller sur le téléphone de ses clients (comme pour Windows sur le PC, si les logiciels de Apple ne fouillaient pas nos données on ne pourrait pas faire grand-chose avec l'iPhone), mais bien le droit de copier le contenu de nos données locales pour l'envoyer sur leurs propres serveurs pour une analyse plus poussée ? Et cela sans obtenir le consentement du propriétaire.

Propriété (et vie) privée

En nous annonçant sa décision, Apple annonce à tous ses clients qu'elle s'autoproclame juge et police à la fois.

Je n'exagère pas beaucoup, pensez-y : fouiller le contenu d'un téléphone sans le consentement de son propriétaire, ça s'appelle faire une perquisition. Or pour qu'une perquisition soit légale, du moins dans une démocratie fonctionnelle, cette perquisition doit être mandatée par un juge qui ordonne alors aux forces de police d'y procéder et aussi, que je sache, le propriétaire doit être informé de cette perquisition. C'est pas anodin, une perquisition. Il s'agit littéralement de rentrer dans la vie privée d'une personne et tout fouiller. C'est pour ça que, sauf exceptions prévues par la loi, cette décision appartient à un juge. Et aucun juge ne donnera mandat à la police pour perquisitionner chez tous les citoyens du pays, juste au cas où. Du moins, encore une fois, pas dans une démocratie en état de marche. Pour qu'un juge ordonne une perquisition, il faut que la personne perquisitionnée soit déjà sérieusement suspectée de quelque chose, ou qu'elle ait été prise la main dans le sac en train de commettre un forfait. La personne, quelqu'un donc. Pas tout le monde.

Apple n'est pas juge. Elle n'est pas la police non plus. Aussi énorme soit-elle, Apple n'est jamais qu'une entreprise commerciale qui (nous) vend et nous loue des trucs.

Comme Apple, le boulanger au coin de ma rue est lui aussi une entreprise commerciale. Certes, il est un peu plus petit que Apple mais ils ont pourtant un énorme point commun Apple et lui : leur seul droit si un de leurs clients leur semble suspect, c'est d'avertir les autorités. Pas d'entrer chez lui, pour s'en assurer et trouver des preuves de sa culpabilité.

Je suis OK avec ça et c'est d'ailleurs ce que Apple dit vouloir faire : transmettre les images douteuses à l'autorité compétente.

Alors, pourquoi je râle ? C'est quoi le problème ?

Le problème, c'est que Apple a aussi annoncé qu'elle avait les clés de tous ses clients et qu'elle comptait bien les utiliser pour venir fouiller chez chacun, quand elle le voudrait et aussi souvent qu'elle le voudrait. Mon boulanger, lui, n'a pas la clé de chez moi. Et il n'a pas le code pour débloquer mon iPhone.

Bien sûr, les intentions de Apple sont plus que louables, mais les intentions c'est comme les promesses, ça n'engage à rien :

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Mais tu piges rien, c'est de l'IA et ça ne vise que les criminels

Non, ça nous concerne tous même si pour le moment ça ne concerne que les clients US de Apple. Et même si vous n'êtes pas clients de Apple, ça devrait vous concerner : combien de temps pensez-vous que Google et tous les autres vont attendre avant de faire la même chose de leur côté ?

l'IA, la technologie et le logiciel, sont présentés comme les baguettes magiques du XXI siècle qui doivent tout résoudre, les crises politiques, sociales, économiques et écologiques et, maintenant, la criminalité — peu importe que depuis des années ces mêmes outils technologiques aient été un facteur aggravant dans tous ces problèmes. Ça ne marche pas ? Rajoutons encore un peu plus de technologie, cette fois ça va marcher. C'est obligé, non?

Le problème, c'est que la technologie ce n'est pas de la magie. Elle est imparfaite, pleine de biais et d'a priori. Elle commet des erreurs, et les gens qui la fabriauent en commettent aussi. Or, dans le domaine dont on parle, chaque erreur sera potentiellement très lourde de conséquences pour la ou les personnes concernées.

Mais parce qu'elle en a les moyens et le pouvoir, Apple veut donc mettre la main sur toute photo qui lui semblera suspecte sur le téléphone de chacun de ses clients.

Un juge, des lois et des citoyens

Dans le monde où je veux vivre, toute personne est considérée comme innocente jusqu'à preuve du contraire. Et toute personne a droit au respect de sa vie privée tant qu'elle n'a pas été jugée et condamnée.

Apple envoie tout ça aux oubliettes pour le remplacer par une espèce de panopticon high-tech, l'iPhone, qui surveillera chacun en permanence tel un criminel. Un panopticon que (ici, insérez le sourire ravi des actionnaires de Apple) chacun devra payer plein pot à Apple.

Si c'est vraiment ce monde que Apple veut bâtir, moi je n'en veux pas. Personne ne devrait en vouloir, je pense.

En mettant entre parenthèses le respect de la vie privée de tous ses utilisateurs, même pour la meilleure raison du monde, en se donnant le droit de s'immerger dans la vie privée de ses clients et de décider quoi en faire, Apple ébranle et fragilise quelque chose de fondamental dans notre société. Quelque chose, je ne sais pas trop comment dire, c'est de l'ordre de la séparation des pouvoirs. cette séparation essentielle, justice, législatif et exécutif, sans laquelle aucune société démocratique ne peut durer sans cesser d'être une démocratie.

Jamais Google ou même Facebook ne m'ont semblé aussi dangereux pour notre mode de vie que ne l'est Apple depuis cette annonce.

Je ne veux pas vivre dans une société qui voit en moi un coupable potentiel, et me surveille en conséquence. Je ne veux pas non plus vivre sous tutelle en tant que victime potentielle qu'il faut protéger du monde et de moi-même, tel un bébé pris en charge par une nounou virtuelle qui saurait toujours mieux que moi ce qui est bien (et mauvais) pour moi. Encore moins quand cette nounou est une entreprise privée qui décide seule, selon son humeur et ses intérêts à elle, de ce qui est acceptable ou pas.

Je ne veux pas que le respect de la vie privée soit soumis à conditions, surtout pas celles d'un CLUF que personne ne lit jamais. Et qui va décider de ces conditions, d'ailleurs ?

Qui surveille les surveillants ?

Que fera Apple quand un gouvernement ouvertement homophobe lui dira : 'Apple, si tu veux vendre tes gadgets chez moi je veux savoir qui sont les homosexuels qui se cachent dans mon pays: montre-moi ceux qui ont des photos suspectes'. Et que répondra Apple quand, un grand pays que je ne nommerai pas, lui dira 'tu veux continuer à profiter de notre marché de plus d'un milliard de clients ? C'est facile: dis-nous tout sur nos opposants' ? Peut-être le dirigeant actuel de Apple, Tim Cook, tiendra courageusement tête à ces pays. Peut-être pas, je n'en sais rien.

Et il se passera quoi quand Cook partira à la retraite ? Qui peut nous garantir que le prochain CEO de Apple, ou le suivant, ne sera pas ravi de collaborer avec les pires dictatures en échange de toujours plus de profits ? Personne ne peut nous le garantir et certainement pas Apple, pas sans mentir honteusement.

Et que ferons-nous si Apple décide un jour que, après les pédophiles il faudrait aussi traquer… n'importe qui d'autre, en fait ? Qui va interdire à Apple d'imposer sa loi ? Et qui va interdire à Apple de se faire la complice de gouvernements abusifs ?

La seule solution fiable aurait été de ne jamais rendre cette situation possible. De ne pas avoir développé des outils aussi fragiles et si faciles à détourner contre leurs propriétaires légitimes. De garantir des choses évidentes comme le droit à la vie privée avec une complète encryption de toutes les données ? Quelque chose comme ça.

C'est trop tard

Même si Apple annulait sa décision. Même si, dans un sursaut de lucidité et d'humilité, Apple prenait conscience que la technologie ne peut pas résoudre les problèmes humains, aucun et jamais, aussi dramatiques soient-ils. Même si tout ça arrivait, ce dont je doute, c'est trop tard en ce qui me concerne : je vois que Apple dispose de ce pouvoir, sans véritable contrôle et sans compte à rendre, et qu'elle est tout à fait capable de vouloir l'utiliser. La confiance n'est plus possible.

En fait, et c'est mon erreur depuis le départ, je n'aurais jamais du avoir à faire confiance à Apple, pas plus qu'à aucune autre entreprise commerciale. La législation aurait du être là pour leur interdire ce genre de dérive, pour empêcher ces mega-entreprises d'amasser un tel pouvoir, et pour les punir quand nécessaire.

Mais là aussi, je doute qu'une telle législation ne voie jamais le jour.

Non seulement nous avons déjà laissé cette poignée d'entreprises gigantesques, dont Apple, amasser tout ce pouvoir qu'elles ne rendront pas facilement. Mais la plupart de nos législateurs eux-mêmes, les personnes qui font les lois, ont intérêt à laisser ces outils de contrôle s'instaurer et devenir la norme. Quitte à ce que ce soit des entreprises privées, et pas nos élus, qui en exercent ce contrôle — avec une efficacité dont aucun dictateur n'aurait jamais pu rêver.

En effet, il suffit d'écouter tellement de nos élus pour réaliser qu'ils sont eux-mêmes souvent déjà persuadés que ce n'est peut-être pas une si mauvaise idée que ça de nous surveiller, nous tous, en permanence juste au cas où. Ils ne le cachent quasiment plus, à leurs yeux nous ne savons pas ce qui est bon pour nous et, bien trop souvent à leur gout, nous ne comprenons pas que ce qu'ils décident c'est pour notre bien.

Ailleurs et autrement, mais comment ? Quel choix avons-nous ?

Je ne vois rien d'autre, en tant que personne et en tant que consommateur, que je puisse faire à part partager mon inquiétude et dire à Apple que je refuse d'être plus longtemps un de ses clients. Et donc, modestement, tenter d'un tout petit peu dégonfler les prétentions de ce géant. Et peut-être aussi, en choisissant où mieux dépenser mon argent, donner une chance à la concurrence d'exister ?

C'est une bonne chose la concurrence, elle nous offre quelque chose qui pourrait bientôt nous paraitre un luxe inconcevable : le choix.

Un choix dont on se rend vite compte qu'il est plutôt limité en ce qui concerne l'iPhone.

Je n'ai en effet aucun moyen de continuer à utiliser les nombreuses applications achetées (sauf une poignée) du moment que je quitte l'éco-système Apple. Idem pour tous les bouquins achetés sur sa boutique (j'achète ma musique ailleurs, et la plupart des films et séries aussi).

Donc, si j'accepte de perdre toutes mes applications et mes ebooks, je peux alors soit utiliser :

  • Un smartphone sous Android, Avec du Google dedans ? Non, merci.

  • Un dumbphone. Sans rien dedans que le téléphone et les SMS. Vu mon faible usage du smartphone, ce serait sans doute faisable, mais je n'ai pas très envie. Même si je n'en fais presque rien, j'apprécie énormément le confort de mon smartphone et d'avoir toujours accès à cette poignée d'apps dont j'ai un usage régulier.

  • Un Pinephone. Sans Apple et sans Google, donc. Mais c'est très cher pour ce que c'est.

  • Pas de téléphone du tout. Lol. Enfin, je crois ? Cela voudrait dire rouvrir la ligne fixe que nous avions supprimée il y a 10 ans et… puis quoi? Plus rien dans la poche, plus d'appels, plus d'emails, plus de SMS, plus d'applications bien utiles, plus de podcasts, plus mon petit jeu d'échecs ? Pour la musique, ok, je pourrais toujours reprendre un baladeur MP3. Et pour les films et les séries, alors ? Je n'ai jamais aimé les regarder sur un petit écran. C'est donc plutôt radical comme choix, mais peut-être c'est la vraie bonne réponse à la dérive autoritaire de ces entreprises technologiques bouffie d'orgueil ? J'y songerais très sérieusement si la dernière solution que j'aie trouvée ne répond pas à mes attentes :

  • Un / e / phone. la / e / Foundation propose des smartphones Android dégooglisés, càd sans aucune des cochonneries et sypwares préinstallés par Google. Ils mettent d'ailleurs en avant leur respect de la vie privée. Pour des prix relativement raisonnables. Intéressant.

Je sais que je vais regretter mon iPhone (je n'ai pas grand-chose à lui reprocher à part d'être si fermé). Je sais aussi que ce que la / e / Foundation annonce n'est qu'une promesse, aussi fragile que celle de Apple. Mais je suis prêt à tenter l'expérience. J'ai passé commande d'un / e / phone, on verra. Il arrive bientôt…